Images et Représentations de la Folie:
De l'autre coté du miroir de la
normalité.
Stéphane MALYSSE 1
|
"
C´est lorsque les normaux et les stigmatisés
viennent à se trouver matériellement en présence
les uns des autres, et surtout s´ils s´efforcent
de soutenir conjointement une conversation, qu´a lieu
une des scènes primitives de la sociologie, car c´est
bien souvent à ce moment-là que les deux parties
se voient contraintes d´affronter directement les causes
et les effets du stigmate. "
Erving Goffman, Stigmate.
|
Voir ailleurs (Salvador de Bahia, Brésil)
et voir autrement (à travers l'objectif d'une caméra
photographique et vidéographique) et découvrir,
presque la même chose, voire ce que l'on attendait, au delà
de l'exotisme, en cherchant à y voir et rencontrer les
folies ordinaires, quotidiennes et pathologiques d'un groupe de
femmes, internées dans un hôpital public de santé
mentale, un hôpital " psychanalytique ". Comment
voir la folie des autres ? Comment la comprendre à partir
des images que l'on s'en fait et qu'elle diffuse irrémédiablement
dans le champs des interactions sociales ? Comment l'expérimenter
anthropologiquement entre construction et révélation
? Cet article propose une réflexion en images autour d'une
expérience d'anthropologie visuelle du corps appliquée
au vaste thème de la folie féminine.2

En revoyant les images de la folies,
rendues publiques par des psychiatres " visualistes "
comme les docteurs Charcot, Luys, Bourneville et Régnard,
Londes et Duchenne de Boulogne, puis en cherchant à élucider
les relations entre ces images et les manifestations de la folie,
j'ai suivit deux parcours de terrain : le premier cherche à
penser les relations entre les " images du corps "3
et la folie, tandis que le second s'appuie sur mes propres expériences
de terrain anthropologique, effectuées au sein de l'hôpital
Juliano Moreira à Salvador4.
A partir d'une méthodologie appliquée à mes
terrains de recherche antérieurs ( Hygiène corporelle
parisienne5
et Culte du corps à Rio de Janeiro6
), définie comme une anthropologie visuelle du corps,
j'ai réalisé une recherche de terrain d'une durée
de huit mois dans un Hôpital de Salvador, en focalisant
mon regard sur l'aspect audiovisuel du monde social et matériel
d'un groupe d'internées et en cherchant à comprendre
la façon dont cet univers était vu et vécu
subjectivement par ces femmes.
En passant de l'autre coté de
la normalité en produisant des images et des enregistrements
sonores comme données de recherches, j'ai essayé
d'ouvrir un espace de réflexion interdisciplinaire (Psychiatrie,
Psychologie, Psychanalyse, Anthropologie visuelle et sonore, Anthropologie
du corps, Herméneutique...) et réflexif (en tenant
compte de mon contre-transfert et de mes à-priori) afin
de mettre en évidence non seulement la prolifération
des discours et des représentations que la folie suscite
mais également la polysémie de la folie en soi.
Pour renouveler le discours sur la folie, une des possibilité
évoquée par le directeur de l'hôpital Juliano
Moreira, consiste à se diriger vers le patient sans aucune
connaissance préalable et se soumettre complètement
à la narration des délires et des performances en
jeux dans cet espace clos.
Les psychanalystes lacaniens se posent comme des "secrétaires
de la psychose " et considèrent cette entrée
dans le monde psychique de leurs patients comme une forme de psychanalyse
sur le vif. En entrant dans " le laboratoire tragique
des cliniques psychiatriques, où l´étude des
démontages des gestes humains projette parfois de si vives
lumières sur les lois profondes qui en commandent la marche
normale " (Jousse,1974:12), j'ai résolument suivi
les perspectives de recherche ouvertes par Erving Goffman et David
Le Breton, en cherchant à observer les échanges
de regards et le langage corporel dans un champs de visibilité
mutuelle et de co-présence. En réalité, cette
tentative d'observer la folie à partir d'une anthropologie
visuelle et sonore ne prétend pas expliquer la folie en
soi, mais simplement élucider et interpréter ma
propre interaction avec le groupe de patientes que je rencontrais
régulièrement, en étudiant les visions qu'une
personne " normale " peut construire de la folie en
pénétrant pour la première fois dans son
univers " officiel ". Mon travail de terrain s'est concentré
dans l'espace féminin et plus particulièrement dans
ce que Goffman appelle les " espaces libres " - espaces
dans lesquels le patient peut, avec une certaine amplitude, se
livrer à des activités interdites en d'autres lieux.
Dans ce qui apparaît clairement comme un "non-lieux"
(Augé, 1992), un grand couloir à l'air libre, mon
expérimentation a prit la forme de sessions d'enregistrement
d'images et de sons, dans lesquelles ma propre interaction-filmée
occupait le rôle central, vu " qu'il faut sans cesse
agir et justifier l'action, sous le regard d'autrui et que l'hôpital
est un endroit d´observations intenses et croisées."
(Peneff, 1992) A partir de cette expérience de visibilité
mutuelle et outillée, je me suis demandé comment
je voyais la folie en interaction avec ces patientes, en entrant,
sans blouse blanche, dans leurs délires et performances
et finalement j'ai cherché à voir comment je pouvais
distinguer le normal du " pathologique " à travers
les images et les sons que j'avais entre les mains et surtout
à l´esprit ?
1. Images de la psychiatrie au XIXème Siècle:
Du regard clinique au regard anthropologique.
 
"La visibilité est un piège."
Michel Foucault
L'anthropologie et, avant elle, l'ethnographie,
a toujours été fascinée par l'apparence corporelle
de l'Autre. Jusqu'en 1950, le corps était considéré
comme le meilleur moyen de comprendre les différences culturelles,
une véritable clé pour étudier scientifiquement
les différences ethniques, esthétiques et éthique
qui se reflétaient sur sa surface. C'est à partir
de cette vision du corps comme preuve visible, que le racisme
scientifique se développe, donnant naissance à deux
nouvelles disciplines : l'anthropologie physique et l'anthropométrie.
Sans aucun doute, ces nouveaux " savoirs " sur le corps,
en créant de toute pièce la notion de type, ont
influencé profondément l'utilisation de la photographie
en psychiatrie. Dès lors que le corps était vu comme
une preuve, une évidence des différences humaines,
les scientifiques pensaient le corps comme " symptôme
" et imaginaient, dans cette logique, que les différences
psychologiques et culturelles s'exprimaient exclusivement à
travers son apparence, ses signes visibles. En pensant le corps
comme un simple indicateur visuel de l'émotion, comme symptôme
de l'âme, les psychiatres du final du XIXème siècle,
fascinés par la récente invention de la photographie,
crûrent fermement en son caractère " scientifique
" et tombèrent tous dans l'illusion épistémologique
et méthodologique d'une photographie médicale. A
partir du final du XIXème siècle, le regard porté
sur la maladie et sur le malade changent irrémédiablement,
tout comme changent les représentations du corps et les
visions de ce dernier. Les psychiatres de cette époque
considère le corps comme un écran sur lequel se
projettent les conflits intérieurs et espèrent rendre
visibles les traits spécifiques et la physionomie symptomatique
du fou. Dans les premières collaborations entre la photographie
et la psychiatrie, "la photographie ne servait pas seulement
à identifier les patients mais elle aidait à reconnaître
les symptômes, à élaborer les typologies noséographique
des maladies mentales et finalement pouvait servir de substrat
thérapeutique."(Samain,1992). En réalité,
le regard clinique qui apparaît à la fin du XIXème,
cherche à comprendre les maladies mentales en les rendant
visibles au niveaux de l´apparence corporelle. En passant
de la maladie mentale " invisible " au stigmate corporel
photographié, les psychiatres semblent ne pas avoir pris
conscience, aveuglés par le contexte général
de visualisation des maladies (catalogues des maladies de peau
et des malformations physiques, rayon X...) et par l´illusion
réaliste de la photographie, que le corps signifiant, porteur
de messages passibles d´interprétations de la part
du médecin et du patient dépend également
des représentations sociales du corps et de la maladie.
Ainsi, la photographie était considérée comme
une aide précieuse pour décrire, nommer et classer
les différentes maladies " mentales ", vu que
le corps livrait finalement ses profondeurs au scalpel de la photographie.
La psychiatrie n'a pas échappé aux pièges
de la visibilité dont parle Foucault, et, dans l'immense
oeuvre photographique de Charcot, le rôle joué par
l'image dans le déchiffrement des troubles mentaux montre
à quel point, tout le savoir sur la folie reste intimement
lié aux images et autres représentations sociales
de la folie. De Charcot, nous passons à Freud, de Freud
à Lacan et il semble finalement que, tout comme le racisme
scientifique, le rôle de l'image dans la compréhension
de la folie soit plus profond qu'il n'y parait à première
vue et qu'il continue, de nos jours, à orienter profondément
les diagnostics en psychiatrie clinique tout comme en psychanalyse.
A partir de la relation ambiguë entre l'apparence et le nature
des maladies dites " mentales ", ces représentations
médicales de la folie invitent à questionner la
nature même de l'image : " Qu´est-ce aujourd´hui
que l´image : un objet bien réel que l´on manipule
? Une construction spirituelle que l´on accole aux choses
et aux hommes ? Un élément important du dossier
médical ? " (Escande J-P, 1995) Peut-on encore croire
aux pouvoirs de révélation de l'image ?

A les regarder de plus près, ces
images de la folie apparaissent toutes comme des figures de la
douleur, car " en image ", la souffrance de l'autre
n'est plus un simple discours mais apparaît de façon hyperbolique.
Ces images montrent également que les médecins-psychiatres
du XIXème siècle n'imaginaient pas à quel
point leur propre présence influençait les scènes
de folie qu'ils enregistraient : le processus complexe de création
d'images de la folie ne confronte pas directement le médecin-photographe
à son patient, mais plutôt l'artiste-photographe
et le patient, ce qui est bien différent. Produire une
image de l'autre, c'est également voir, écouter
et participer à son histoire personnelle, et dans ce sens,
les images ne peuvent pas servir à décrire, définir
et identifier les symptômes de la folie, mais doivent accompagner
de façon réflexive et révélatrice
le discours et les incertitudes du chercheur : son " appréhension
" subjective de la folie. L'image en soi, tout comme le corps,
cette autre " image ", est une fiction culturelle, une
réalité révélée, qui obéit
plus à la logique du point de vue qu'à une logique
de vérité : ni l'image ni le corps ne peuvent servir
de preuve scientifique dans une recherche anthropologique. Ce
que les images du corps peuvent produire, se sont des rencontres
de sens, des croisements de regards, qui permettent parfois de
déjouer les pièges du réel et d'étudier
les iconologies en oeuvre dans les différentes interprétations
de la folie. Comme le rappelle David Mac Dougall, " si l'anthropologie
s'est toujours intéressée au visuel, son problème
a toujours été de savoir comment le traiter. "
(1997), et ce problème heuristique apparaît comme intimement
lié à ceux qui surgissent avec les notions maussiennes
de " personne " et de " technique du corps ".
C'est pourquoi, en cherchant à ne pas me perdre dans les
labyrinthes d'une anthropologie " mentale ", j'ai considéré
la folie comme un " fait social total " (Mauss, 1950)
qui doit être abordé tant comme un indice de chute
sociale que comme le mystère d'un des plus puissants symboles
négatifs du social. Après avoir contextualisé
ma pratique de terrain, il me semble important d'aborder maintenant
les " techniques du corps " dans le contexte a-normal,
extra-ordinaire et extra-quotidien de la folie féminine.
2. La folie sur l'écran des corps:
Interactions et révélations.
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"
L´idiot est celui qui ne joue avec aucune forme, le
perturbé est celui qui en joue trop. Le premier reste
bouche bée, le second demeure intarissable. L´un
s´entête à ne rien exprimer, l´autre
à tout dire... "
Alain Gauthier, Du
visible au visuel.
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Dans ma pratique de l'anthropologie, les
corps et leurs images me servent de catalyseurs de sens, de fils
directeurs de mes observations et analyses. D'une certaine manière,
l'anthropologie visuelle et sonore permet de stimuler un nouveau
regard sur le corps et je commence toujours pas constituer un
vaste corpus d'images (produites ou empruntées) avant d'aborder
les détails significatifs des différents usages
sociaux du corps à travers l'analyse de leurs représentations.
Dans cette interprétation des images, mon regard sur le
corps est profondément orienté par les travaux de
David Le Breton, qui invite à penser le signifiant corps
comme une " fiction, mais une fiction culturellement opérante
et vivante " (Le Breton, 1992 :36) et à le considérer
comme un " observatoire privilégié des imaginaires
sociaux et des pratiques qu´ils suscitent. " (Le Breton,
1992:41). Dans cette expérimentation anthropologique, la
notion de " corps " apparaît comme le point de rencontre
et de tension signifiante entre les Sciences Humaines et les Sciences
de la Santé, c'est pourquoi, en pensant le corps comme
direction de recherche et non comme une réalité
en soi, j'ai tenté de l'utiliser comme une interface entre
l'observation et l'interprétation, entre le concret et
l'abstrait, entre le visible et l'invisible. Dans la lignée
des réflexions de Merleau-Ponty, j'ai également
considéré mon propre corps comme " mon point
de vue sur le monde ", comme " la sentinelle discrète"
de mes observations sur le terrain. A partir de cet entrelacement
de visions, j'ai rapidement remarqué qu'il existe de multiples
façons de penser et de voir le corps du " malade mental
" et que dans cette recherche, les notions de personne et
de corps devenaient presque synonymes étant donné
que la maladie mentale est une pathologie incarnée du lien
social. David le Breton, note que " la psychanalyse vient
briser l'un des verrous qui maintient le corps sous l´égide
de la pensée organiciste. Freud montre la malléabilité
du corps, le jeu subtil de l´inconscient dans la chair de
l´homme. " (1992 :17) Dès lors, comment penser
les relations signifiantes qui se tissent entre le visuel, le
corporel et le culturel dans le contexte très particulier
de la folie féminine ? Comment analyser anthropologiquement
les images des corps interactants, produites au sein de l'hôpital
J.M. ? En Anthropologie, les représentations en images
des corps individuels se heurtent irrémédiablement
à cette double ambiguïté heuristique : que
faire d'images qui ne montrent qu'une infime partie du moi visible
d'une personne immergée dans une certaine culture et à
un certain moment? En considérant le corps comme une image
que l'individu projette de soi-même, il convient alors de
prendre conscience de la double mise en abîme à laquelle
les images du corps invitent le chercheur.
Dans le cadre de mon interaction filmée
avec les patientes de l'hôpital J.M, j'ai observé
à posteriori, les mouvements du corps comme un écran
révélateur de l'affectivité et de la symbolique
corporelle en jeux au cours de ces rencontres. Le Breton explique
que la symbolique corporelle varie suivant la condition culturelle,
la condition sociale, l'âge, le sexe, l'histoire personnelle
et le contexte de l'interaction. Dans le cas spécifique
de la symbolique corporelle anormale, " la dissociation entre
les mouvements extérieurs du corps et le cours des idées
n´indique ni que l´unité entre le corps et
l´âme s´est défaite, ni que chacune des
parties ait retrouvé, dans la folie, son autonomie. Sans
aucun doute, l´unité demeure compromise dans sa rigueur
et sa tonalité. " (Foucault,1973:231). Dans ce sens,
c'est toute la symbolique corporelle qui révèle
l'affectivité mutuelle en jeu dans la rencontre entre le
chercheur et les patientes de l'hôpital qui est rendue visible
par la médiation du matériel audiovisuel.

Si l'on considère le corps comme
un tissu social d'inscriptions symboliques, il apparaît que, dans
le cas limite de la folie, le corps cesse de répondre à
la conscience collective, habitus ou biopouvoir
ambiant, et ne répond plus aux pouvoirs d'auto-régulation
sociale de sens commun parce qu'il est soumis directement aux
systèmes de régulation de la folie offerts aux patients
par l'équipe dirigeante de l'hôpital. On remarque
rapidement que la folie apparaît dans les interactions sociales
comme un type de performance a-sociale, et que les différences,
perceptibles à la surface des corps, font effectivement
la démonstration d'un manque de rigueur, tenue et tonalité
très caractéristique. Le spectacle de la folie offre
à la vue une totale déconstruction et décontextualisation
d'actions et de gestes, qui restent souvent aux frontières
des actions et des gestes les plus élémentaires
et anodins de la vie quotidienne. Dans ses aspects sonores, la
folie est à la fois polyphonique et faite de longs monologues
: chacun semble parler pour soi mais à quelqu'un, et l'irrespect
du chacun son tour élève souvent le volume sonore
de ses dialogues, qui n'en sont pas. Dans l'état de folie,
la " personne " vit une relation fantasmatique avec
son corps, qui devient visiblement ce réel-plein d´irréel
dont parle souvent Merleau-Ponty.

Mais avant de considérer la folie
comme une performance, il me semble important d'analyser
l'activité qui consiste à filmer la folie des autres7
comme une performance anthropologique. Dans son célèbre
essai sur la folie, Foucault invite le lecteur à une totale
redécouverte du visible, et je pense que c'est cette volonté
de montrer ce qui reste en grande partie invisible, retranché
entre les murs des institutions psychiatriques, qui a alimenté
profondément cette recherche. En ayant envie de voir la
folie, j'ai commencé à percevoir et à penser
l'image de l'autre, non pas comme l'image que je voyais devant
moi, mais comme l'image qui me regardait et m'interpellait dans
ma propre normalité. Ces effets de contagion et d'interrogation
de l'image m'ont déstabilisés en me montrant à
quel point le regard du fou était capable d'inquiéter
l'édifice de notre vision du monde. Je pensais n'avoir
jamais rencontré de " vrais " fous et maintenant,
un peu comme l'aliéniste de Machado de Assis, j'en repérait
à tous les coins de rue. Dans l'idée de mettre en
place un regard en miroir, qui serait idéalement le contraire
du regard panoptique, je cherchais à mettre en évidence
le fait que " l´altération est socialement transformée
en stigmate, la différence engendre le différent.
Le miroir de l´autre n´est plus susceptible d´éclairer
le sien propre. A l´inverse, son apparence intolérable
met en question un instant l´identité humaine, la
précarité inhérente à toute vie."
(Le Breton, 1992 :94)

Dans mon expérience de tournage
à l'hôpital J.M., la situation d'interaction m'interdisait
de dissocier la paire voir-être vu, et la recherche est
rapidement devenue une interaction personnelle avec la folie,
interaction dont je gardait traces, notes et sensations au travers
des images et des sons que cette rencontre de faceà face
produisait de façon expérimentale. C'est pourquoi,
mon regard s'est concentré beaucoup plus sur l'effet du
stigmate qu'autour d'une tentative d'interprétation des
causes des malaises que l'inexpertise de mon regard ne me permettait
pas de comprendre fondamentalement. Sur le terrain, la logique
de négociation entre celui qui filme et les protagonistes
des images est toujours un mode négocié de voir
et d'être vu : la première fois que je suis entré
dans l'aire féminine avec une caméra à la
main, je voulais mettre en pratique ce que Jean Rouch appelle
" l´anthropologie partagée ", qui consiste
à impliquer les protagonistes à la production des
images et à la mise en place du scénario. En invitant
toutes les patientes à collaborer à la production
du film, je me suis rapidement retrouvé très "
embarrassé", tant pour filmer (le champs de la caméra
et le volume sonore, surchargés, ne me permettaient ni
de voir ni d'écouter, encore moins de comprendre ce qui
se passait autour de moi) que dans mon espace physique (mon corps
est devenu l'objet de toutes les interactions, le support passif
de nombreux alo-contacts, et c'est la seule fois où, en
me sentant agressé, j'ai résolu de sortir sur le
champs.) A partir de ce premier essai d'interaction avec la folie,
j'ai pris conscience du fait que mon travail d'observation impliquait
une nouvelle gestion de mes gestes, regards et autres comportements
d'interaction sociale et que la seule chose à laquelle
je pouvais vraiment collaborer était la folie elle-même,
en entrant avec empathie dans les dialogues, les délires
et les performances que ma présence stimulait, sans pouvoir
orienter ou contrôler quoi que ce soit.

"Viens que je te montre tout,
en avant, suis-moi !"8
Quand je filmais9
, les patientes me suivaient, me guidaient dans leurs folies et
les premières questions étaient toujours relatives
à ma différence, à mon apparence étrangère
: "Qui est tu ?" "D'où viens tu ?
" " Qu'est-ce que tu fais ici ? ". Dans
une tentative d'explication simple du travail d'un anthropologue
visuel, j'expliquais alors que je n'était ni médecin,
ni psychiatre, ni thérapeute, et que je voulais filmer
la vie quotidienne au sein de l'hôpital. "Tu
es un père de saint, un prince, un ange..." "Comme
tu es beau, tu rayonnes !" : leurs réponses,
indiquaient qu'elle m'observaient elles aussi et se faisaient
de moi une image qui ne correspondait pas vraiment à la
réalité, premier glissement caractéristique
d'une pathologie du lien social et surtout qui me révélait
que, pour elles, j'étais un homme avant d'être un
chercheur, et que je ne pouvais pas oublier le fait que l'observation-participante
est l'exposition volontaire de son propre corps et de sa personnalité
aux imprévus et aux aléas du terrain, moments vécus
dans lesquels le sexe de l'observateur joue un rôle central.
3. La folie comme performance :
Les pathologies des interactions sociales.

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"La
performance est ce qui brise les frontières entre
les disciplines et les langages, un regard sans compromis
avec tous les mouvements antérieurs."
Richard Schechner
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Pour Goffman, la totalité des activités
d'un individu, réalisées en présence d'autres
individus et qui produisent un effet, quel qu'il soit, sur ces
derniers peut être désigné génériquement
par le terme de performance, et il explique qu' il "
n´existe pas d´interaction dans laquelle les participants
ne courent pas un risque sérieux de se trouver légèrement
embarrassés, ou au contraire un léger risque de
se trouver sérieusement humiliés. " (Goffman,1973:230)
En cherchant à étudier les implications corporelles
de ce que l'on nomme " maladie mentale ", on découvre
rapidement que l'immersion dans un état de folie implique
des expériences et des performances corporelles qui ne
sont pas reconnues par la communauté et que la folie est
un fait social total, une maladie mentale, corporelle, sociale...
D'une certaine manière, il est possible de voir la folie
comme un effet social du fou sur les normaux, même si comme
le remarque I. Joseph, " les symptômes mentaux, qui
n´existent pas pour eux-mêmes, n´existent pas
non plus par leur étiquette. Le fou n´existe pas
seulement dans le regard des autres. " (1998:88)
"Suis-je belle ?"
Lors de mes interactions avec les patientes de l'hôpital,
la majeure partie des dialogues était alimentée
par les questions de présentation de soi et d'apparence
physique. " La présentation physique de soi semble
valoir socialement pour une présentation morale... La mise
en scène de l´apparence livre l´acteur au regard
évaluatif de l´autre. " (Le Breton, 1992 :97)
et, en ma présence, les femmes que je rencontrais cherchaient
toujours à maîtriser les impressions que je pouvais
me faire de leur état actuel, et surtout devant ce qu'elles
appelaient, la "télévision pour voir
"10
. A travers la mise en pratique de nombreux rituels de présentation,
elles me montraient également qu'elles avaient pleinement
conscience du fait d'être filmée et qu'elles savaient
encore se préparer avant d'entrer en scène, dans
le champs de ma caméra ou dans celui de mon regard. Se
peigner, se laver le visage, s'essuyer les contours de la bouche,
s'habiller ou se déshabiller, se maquiller, se mettre des
bijoux... les stratégies de présentation de soi
étaient nombreuses et souvent réalisées avec
le plus grand naturel devant le regard de ma caméra. L'esthétique
corporelle et la beauté apparaissent rapidement comme le
principal centre d'intérêt de ces femmes, et j'étais
très surpris par la quantité d'accessoires11
dont elles disposaient pour palier à la difficulté,
réelle et matérielle, de prendre soin de soi et
d'entretenir son apparence physique au sein de l'hôpital.
Cette préoccupation constante chez ces patientes d'entretien
de la " façade personnelle " démontre
à quel point les relations entre maladie et beauté
sont profondes et significatives. Dans le cadre de cette expérimentation
audiovisuelle, le regard-miroir de ma caméra semblait accentuer
plus encore cette recherche d'une bonne image de soi : a partir
du moment où le patient entre à l'hôpital,
des changements profonds bouleversent sa carrière morale
et l'image qu'il se fait de lui même, comme celle que son
réseau social se fait de lui, se transforment irrémédiablement
en troublant ses repères de visibilité et d'introspection.
"En enlevant les vêtements
de son ancien moi - ou en ayant ses vestes arrachées -
la personne peut ne plus sentir ni le besoin de s'habiller ni
celui de se préparer avant d'apparaître en public. Au contraire,
elle peut apprendre, au moins pendant une certaine période,
à présenter, devant tout le monde, les arts immoraux
de l'absence de pudeur." (Goffman,1973 :221) Les femmes qui
désiraient être filmées ou photographiées,
celles qui se communiquaient régulièrement avec
moi, n'étaient pas celles qui vivaient leur folie repliées
sur elles-mêmes (en passant la majeure partie du temps sous
l'effet somnolant des médicaments ou tout simplement en
s'isolant des autres patientes et de la caméra...), mais
toujours les mêmes, les plus réveillées, animées
et performatives, que cherchaient à se replier sur l'interaction
elle-même. Dans ce contexte, l'absence de pudeur était
frappant et les limites entre présentation de soi et provocation
sexuelle s'estompaient pour laisser place à mon embarras
lié à la nudité : " face à ses
acteurs, le système d´attente n´est plus de
mise, le corps se donne soudain avec une évidence incontournable,
il se fait embarrassant. Il devient difficile de négocier
une définition mutuelle de l´interaction hors des
repères coutumiers. Un jeu subtil s´immisce dans
la rencontre, engendrant l´angoisse ou le malaise. "
( Le Breton, 1992 :93) Ce déraillement de la rencontre
semblait être renforcé par le fait que je fabriquait
des images et rapidement, les patientes les plus provocantes ont
compris que mon propre regard était moins important que
celui de ma caméra, elles commencèrent à
délaisser mon corps observant, à respecter mes distances
intimes, afin de se concentrer sur l'acte filmique lui-même,
en inventant de nombreuses stratégies pour entrer dans
le film, dans le champs de ma caméra.

"Elle m'a volé mon
peigne (en pleurant)... cette femme m'a volé mon peigne
jaune..." Etant donné l'importance que ces
préoccupations avec l'apparence constituent dans la vie
quotidienne des patientes de l'hôpital, les accessoires
de beauté et les luttes inter-individuelles pour utiliser
les moyens disponibles (accès à la salle de bain,
regards dans le miroir...) sont apparues comme l'essentiel des
sujets de tension entre les patientes et l'objet de nombreuses
disputes. Dans l'aire hospitalière, le patient n'a plus
accès à sa réserve d'informations, sa façade
personnelle est en friche et j'ai observé que les patientes
créaient de nombreuses stratégies de substitution
afin de reconstruire leur image personnelle, leur apparence visuelle.
Les difficultés esthétiques, engendrées par
le contexte d'internement, expliquent en grande partie les agressions
et autres attaques qui constituent les interactions routinières
au sein de l'aire féminine : disputes que peuvent apparaître
comme des régressions infantiles à première
vue mais qui doivent être comprises comme des moyens de
substitution de la construction de l'image de soi, des lutes pour
l'apparence. Les crises et les attaques s'intensifiaient quand
les patientes voulaient se voir dans le miroir de ma caméra
et quand plusieurs d'entre elles se disputaient mon attention.
"Cet homme n'est pas à toi !" Mes
interactions créaient indéniablement une certaine
jalousie et à certains moments ma présence devenait
conflictuelle : "Pose moi des questions !" "Tire
mon portrait ! " "Filme ma main !". Dans
ces moments de repli sur l'interaction, les alo-contacts agressifs,
les insultes et autres vexations échappaient totalement
à mon contrôle."Satan, diable, peste,
immondice, folle, criminelle, lesbienne, droguée, pute....".
A partir de l'image qu'elle construisaient verbalement les unes
des autres, elle cherchaient à former, par contraste, l'image
qu'elles voulaient que je me fasse d'elles par opposition à
celle qu'elles se faisaient des autres " folles " :
dans ce sens, le fou, c'est toujours l'autre.
"L'interné tend à
créer une histoire, une stratégie, un conte triste,
un type de lamentation et de défense qu'il raconte sans
cesse à ses compagnons comme une façon d'expliquer
sa basse position actuelle." (Goffman,1973:173 ) Dans l'hôpital
J.M, les patientes, dans de vrais délires confessionnels,
me racontaient leurs histoires, leurs versions de la réalité
et répondaient avec empathie et spontanéité
à la seule question que j'avais résolu de ne pas
poser directement:
- "Qu'est-ce que vous faites ici ?"
- "Je suis ici pour travailler !", "Je suis
psychologue et je suis ici pour aider les personnes déficientes"."
Mon Père de Saint m'a demandé de faire un culte
à Oxalá, il a lavé ma tête et il a
tout retiré..." . " Je suis la fille des photos
de la télévision, je travaille dans le porno et
j'ai arrêté parce que vous ne m'aidez pas... je suis
enceinte et je veux élever mon enfant". "ça
va faire huit jours que je suis ici, mais je ne suis pas rentré
comme folle, non, je suis venue pour apporter l'aide de Jésus
Christ, c'est lui qui m'a demandé de venir ici, sinon toutes
ses vieilles, ses folles allaient sentir tellement mauvais !".
"Avec la marijuana, on devient folle!". "Je vais
sortir d'ici aujourd'hui ! "...

Dans la carrière morale du malade
mental, le passage du statut de personne à celui de patient,
se fait sous le regard d'autrui, regards des autres patients et
du corps médical (psychanalystes, médecins, infirmières,
personnel d'entretien...) C'est pourquoi, en me racontant sans
cesse les vicissitudes de leurs histoires, elles me montraient
toujours à quel point la fou est, dans son expérience
ordinaire et quotidienne, la figure typique de la " distance
au rôle social " (Goffman,1973). Dans l'hôpital,
les patientes, dont les compétences sociales étaient
limitées par le contexte même de la rencontre, démontraient
souvent une difficulté symptomatique à respecter
les distances sociales et à ne pas envahir complètement
la distance intime de l'autre. Les violations de ce que Goffman
nomme " les territoires du moi " n'étaient pas
suivies par des rituels de réparation (excuses, explication,
gestes de recul...) et donnaient à voir le dérèglement
profond de ces interactions. Dans ces situations, les mécanismes
psycho-sociaux d'autorégulation ne fonctionnent plus et
le " pathologique " apparaît de façon hyperbolique
au coeur de l'interaction même. Dans le cas de la folie,
la grammaire sociale des conduites déraille et les stratégies
sociales deviennent de véritables performances asociales
: " Les symptômes mentaux sont des actes accomplis
par un individu qui proclame ouvertement devant les autres qu´il
lui faut une idée de lui-même que son organisation
sociale ne peut ni lui permettre ni influencer beaucoup. Il s´ensuit
que, si le malade persiste dans son comportement symptomatique,
il provoque nécessairement un ravage dans l´organisation
et dans l´esprit des membres... Ce ravage indique que les
symptômes médicaux et mentaux sont radicalement différents
par leurs conséquences sociales et leurs caractère.
C´est ce ravage que doit affronter la philosophie du maintien
du milieu. C´est ce ravage que les psychiatres ont tristement
échoué à considérer et que les sociologues
ignorent quand ils traitent de la maladie mentale comme une simple
question de désignation. C´est ce ravage qu´il
nous faut explorer " (Goffman,1973:332).
Que signifie pour un anthropologue,
cette collaboration avec le " ravageur " ou le "
ravagé ", dont le comportement attaque la syntaxe
des conduites et détruit l'accord usuel entre la posture,
le lieux et la position sociale ? Il faut d'abord se positionner
soi-même, faire " bonne impression ", comme dit
Goffman, mais alors, comment faire bonne impression d'anthropologue
dans ce contexte déconcertant de pathologie du lien social
? Dès le début de cette expérience, j'ai
vu que les résistances inhérentes au terrain allaient
paradoxalement constituer l'essentiel de mes observations, et
dans ses résistances, il faut inclure ma propre résistance
à la dite folie... En revoyant, a posteriori les interactions
que j'avais vécu au sein de l'hôpital, j'ai remarqué
que la folie peut être comprise et décrite comme
un effet de contagion : la folie est contagieuse et c'est bien
pour cette raison qu'elle est placée " hors du social
". Dans les espaces libres de l'hôpital, j'avais remarqué
que les alo-contacts et les auto-contacts étaient plus
fréquents que dans un cadre " normal "12
d'interaction, les gestes à l'autre, qu'ils soient d'agression
ou de compassion sortaient du cadre de la compréhension
pour se transformer en de véritables danses offertes à
la cantonade, performances sociales totales. Isolé et perdu
dans cette cacophonie de gestes et de sens, j'avais l'impression
que ma présence et ma caméra stimulaient plus encore
la folie, au point que je me demandais si, au delà de la
folie même, ces femmes ne faisaient pas " les folles
" devant moi, comme pour m'impressionner plus encore et me
montrer que malgré leur état, elles n'avaient pas
pour autant perdu, ni le sens du drame ni celui de la provocation
sexuelle. Dans ce sens, mon intervention " en image "
participait effectivement de la folie collective, en l'intensifiant
et en la matérialisant dans le viseur de ma caméra.
Pendant les tournages, les patientes envahissaient le champs visuel
de ma caméra et je me retrouvait un peu comme dans le rôle
du cameraman qui obéit passivement aux caprice des stars.
Et, si au début de cette expérience, mon corps étaient
le vecteur de toutes les interactions, rapidement, les patientes
ont commencé à changer de comportement et à
non seulement m'oublier pour se concentrer sur l'acte filmique
lui-même, mais également à protéger
mon corps filmant des alo-contacts de celles qui n'avaient pas
encore compris ce que je faisait ou qui venaient d'être
internée à l'hôpital : " Enlèves
ta main du jeune homme ! " " Laissez-le respirer ! "
" Laisses son bras " " Ne le touches pas !, il
n´aime pas ça ! " " Il ne fume pas ! "
" Il n´arranges rien, il vient juste nous voir ...
"
Finalement, à travers cette expérience
anthropologique, la folie apparaît au regard sensible de l'anthropologue
non plus seulement par le biais des puissances de l'horreur et
de l'aversion, mais le malaise et la tension laissent rapidement
la place à la sympathie et à l'échange spontané,
qui permet au chercheur de se libérer de la peur qui l'empêchait
d'accomplir son activité principale : l'observation d'une
situation d'interaction sociale. Dans ce sens, en explorant "
en images " les ravages de la folie, on peut passer de la
sidération à l'observation et les images viennent
rapidement construire une sorte de filtre, un moyen de passer
par l'art au travers de l'horreur, des déformations, du
morbide et du scatologique sans perdre conscience de ce qui ce
cache derrière ce que l'on voit. Si l'on essaye de penser
l'image en dehors de la catégorie du " sujet "
( et la folie est bien une crise du " sujet "), l'image
devient un événement structuré par un
regard et on doit alors se demander de quoi ses images de
la folie sont-elles le symptôme. Penser l'image comme symptôme,
c'est aussi la laisser penser par et pour elle-même et la
constituer en tant qu'objet anthropologique à part entière.
A la fois épreuves et preuves, les images de la folie cherchent
à toucher la sensibilité du voyeur en l'invitant
à une interprétation qui ne les réduits pas
à des textes. L'image est alors comme une rencontre qui
se commente d'elle- même et j'espère que ces hallucinations
visuelles permettront pour un instant que l'ambiguïté
de la folie ne soit pas réduite par une mise en discours
et que les représentations de la folie par le " normal
"n'aveugle plus aucun corps médical.

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